27 oct. 2016 - 20:29
Elle lui choisissait ses hanboks (l'habit traditionnel coréen), elle relisait et arrangeait ses discours, elle était informée des dernières décisions du palais présidentiel, elle donnait même son avis sur les questions internationales. Pour les médias sud-coréens, l’influence de Choi Soon-sil sur le pouvoir présidentiel ces quatre dernières années a été considérable. Cette conseillère de l’ombre que certains perçoivent comme une mudang -une femme chamane-, était encore inconnue de l’opinion il y a quelques semaines. Casquette blanche, lunettes roses et polo rouge, l'énigmatique femme d'affaires apparaît la première fois le 19 septembre dans un article du quotidien progressiste Hankyoreh. Depuis, son nom n'a pas quitté les manchettes. C'est d'ailleurs l'une des nombreuses choses qui étonnent dans ce « Choi Gate ». Dans un paysage médiatique d’ordinaire assez binaire, journaux d’opposition contre journaux conservateurs, la quasi-unanimité des rédactions poussent aujourd'hui au grand deballage. L’hallali d’une fin de règne, mais pas seulement... La présidente Park Geun-hye doit terminer son mandat dans un an, pas sûr qu’elle tienne jusque-là.
Marionnette
Tout commence début août dernier, par des révélations de Tv Choson sur deux fondations sensées promouvoir la culture et le sport. Mir et K-Sport sont en réalité soupçonnées d’être mêlées à des détournements de fonds au profit de Choi Soon-sil, qui aurait usé de ses relations avec la présidente Park pour s’attirer les largesses financières des conglomérats coréens. Le groupe propriétaire du quotidien Choson Ilbo, qui a longtemps été perçu comme le fer-de-lance du soutien au pouvoir conservateur, serait donc cette fois moins conciliant avec la présidence. La Maison bleue –équivalent coréen de la Maison blanche- voit rouge ! Elle accuse à son tour Song Hee-young, le rédacteur en chef du journal, d'être impliqué dans une affaire liée au transport maritime. Ce dernier finira d'ailleurs par démissionner. Depuis, rien ne va plus au sein du camp conservateur. Une députée du parti Saenuri interviewée par la radio SBS estime que la Chef de l’État a été la marionnette de sa conseillère et qu’elle doit quitter le pouvoir. Les reporters sont sur les traces de la « confidente » de la reine. La République de Corée a déjà été rebaptisée « République Choi Soon-sil » par les réseaux sociaux, une république qui selon les internautes serait faite de secrets, de pots-de-vin et de petits arrangements entre amis.
Tablette tactile à la poubelle
La fille de Choi Sun-sil aurait ainsi bénéficié de passe-droits pour entrer à la célèbre université féminine d’Ehwa à Séoul. Elle pratiquerait l’équitation et se serait vu offrir un cheval de course assurent certains internautes. Tous les faits n’ont pas été vérifiés, mais peu importe… l’enquête avance ! Voilà que la chaîne JTBC a repéré Madame Choi dans le lander d’Hessen en Allemagne. Toc, toc, toc ! Les journalistes frappent à la porte de l’appartement de sa fille à Schmitten. Il n'y a personne. Avant de partir dans la précipitation, les occupantes auraient demandé au concierge de jeter une partie de leurs affaires à la benne racontent les envoyés spéciaux de la chaîne câblée. Les éboueurs ne sont visiblement pas encore passés, ou peut-être est-ce le concierge qui ne s’est pas exécuté, toujours est-il que les journalistes mettent la main sur le pot aux pixels, en l'occurence sur une tablette tactile contenant près de… 200 discours de la présidente de Corée du Sud ! C’est ensuite la course aux témoins. A histoire abracadabrantesque, personnages improbables. Parmi les proches de Choi Soon-sil, je demande l'ancien champion de fleuret, ancien gogo-dancer dans une bar à filles de Séoul et ancien designer de sacs à main -dont l'un des modèles a été porté par la présidente, ce qui au passage lui a fait une sacrée réclame-. Go Yong-tae raconte alors que "la dame (son amie Choi Sun-sil) adore corriger les discours de la présidente.»
Affaire d’État
Nous voilà désormais au cœur d’une affaire d’État. L’opposition parle d’un "affront fait à la démocratie" notent nos confrères d'Asialyst. Choi Soon-sil n’est ni membre du gouvernement, ni fonctionnaire, comment pouvait-elle dans ce cas avoir accès quotidiennement à des dossiers épais de 30 centimètres provenant de la présidence sud-coréenne, dont certains documents ultras confidentiels ? Les deux fondations Mir et K-Sport font l’objet de perquisitions. Le parquet central soupçonne la « super confidente » de trafic d’influence et d’abus de pouvoir. Park Geun-hye doit s’excuser. La chef de l’Etat reconnait publiquement mardi 25 octobre avoir entretenu des liens étroits avec Choi Soon-sil. En Allemagne, ce jeudi Madame Choi ne dit pas le contraire. Elle reconnait avoir reçu des documents présidentiels par email. Elle confie également avoir modifié des parties de discours de la présidente afin de « l’aider à exprimer ses sentiments ». Elle conteste en revanche l’archivage des discours et documents dans une tablette numérique : « Je n’ai pas de tablette PC et je ne sais pas comment l’utiliser. C’était probablement le PC de quelqu’un d’autre assure-t-elle » dans une interview accordée au Segye Times (quotidien proche de la secte Moon).
Appels à manifester ce week-end
Des excuses et des confessions qui sont loin de rassurer les critiques. Sur les réseaux sociaux, des appels à la manifestation ont été lancés pour ce week-end. Des pétitions circulent dans les universités, et le mot « impeachment » est en tête des moteurs de recherche. Au fil des révélations, c’est une incroyable intimité qui se dégage de la relation entre les deux femmes. Choi Soon-sil aurait ainsi été consultée sur des questions top secrètes concernant le voisin nord-coréen. Plusieurs journaux s’interrogent notamment sur son éventuel rôle dans la fermeture du complexe industriel de Kaesong en Corée du Nord en février dernier, quand d’autres s’intéressent désormais à son ex-époux. Un duo "maléfique" qui aurait fondé une sorte de gouvernement derrière le rideau. Leur emprise supposée sur la Chef de l’État aurait conduit Choi Soon-sil à devenir la « présidente de l’ombre », quand son ancien mari Jang Youn-hwe jouait les « premier ministre officieux. » Outre le siège des deux fondations Mir et K-sport, les domiciles des proches du couple ont fait également l’objet de perquisitions rapporte la télévision publique KBS.
Psychologie d’une présidence
Voilà un moment que Choi Soon-sil chuchote à l’oreille de la présidente. Les deux femmes se connaissent depuis plus de quarante ans, et visiblement le pouvoir d’influence se transmet de génération en génération. Le père de Choi aurait approché très tôt le père de l’actuel Chef de l’État, à savoir le président Park Chung-hee qui a dirigé le pays d’une main de fer jusqu’à son assassinat en 1979. Une relation qui a commencé au lendemain de l’assassinat de l’épouse de l’autocrate cinq ans plus tôt. On meurt beaucoup et de façon tragique chez les Park, mais à chaque fois les Choi sont là et s'occupent de l'orpheline. Le frère et la soeur de Park Geun-hye affirment aujourd'hui avoir été coupé de la présidente, à cause de la famille Choi. Depuis cette date, le foyer de Choi Soon-sil serait en effet devenu une seconde famille pour la présidente et un terrain d’exploration pour les psychologues. Cité par le journal Hankook Ilbo, le docteur Kim Tae-hyung voit dans ce destin terrible une impossibilité de grandir pour Park Geun-hye. La jeune fille s’est retrouvée isolée pendant près de 20 ans dans cette famille d’adoption. Elle serait de nature renfermée, incapable de prendre une décision sans l'aval des personnes de confiance et donc très influençable.
Gourou et chaman
D’autant que le père de Choi Soon-sil était lui-même du genre instable. La presse sud-coréenne le décrit comme un gourou multi reconvertit qui a longuement hésité entre le bouddhisme, le catholicisme et le protestantisme, avant de créer sa propre secte au début des années 70 : le « Yeongsegyo » ou « la vie éternelle ». Un gourou qui dit faire le pont entre les vivants et les morts et qui aurait vu à trois reprises la mère assassinée de Park Geun-hye dans un "rêve." Choi Soon-sil a-t-elle conservé l'influence spirituelle de son père sur la présidente ? Médias et réseaux sociaux évoquent la sensibilité aux couleurs chamaniques des deux femmes. Ils rappellent aussi l’inauguration d’une poche à talismans -"Obangnang jumeoni"- sur la place de Gwanghwamun à Séoul au début du mandat de Park Geun-hye. Certains vont même jusqu'à évoquer une influence « magique » de la confidente. Mais pour beaucoup, l’art de la séduction et de la manipulation riment surtout ici avec corruption. Choi Soon-sil est soupçonnée d’avoir détourné à son profit une partie des plus de 60 millions d’euros levés via ses deux fondations.
A lire sur le même sujet :
Les Echos 27 octobre 2016 : La Corée du Sud découvre une Raspoutine à la présidence
RFI 28 octobre 2016 : La présidente sud-corénne accusée d'être sous l'emprise d'un "oracle chamane"
Le Monde 28 octobre 2016 : En Corée du Sud, le "Choi Gate" sème la panique à la présidence
Asialyst-RFI 2 novembre 2016 : En Corée du Sud, le Choi Gate fait ressurgir un passé douloureux
La Croix 2 novembre 2016 : Une présidente sud-coréenne sous influence d'une chamane
le Monde 3 novembre 2016 : Un scandale d'Etat secoue la Corée du Sud
A relire sur ce blog :
Encres de Chine 19 décembre 2012 : Dynasties coréennes
Encres de Chine 15 octobre 2015 : Hell Choson : L'enfer c'est la Corée !
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