Chine : Pékin expulse la correspondante de l’Obs à Pékin

Noël est décidemment une saloperie pour les libertés en Chine. C’était un 25 décembre 2009, le Prix Nobel de la Paix, Liu Xiaobo, était condamné à une très lourde peine de prison. C'est encore ce vendredi, le 25 décembre 2015, qu’Ursula Gauthier a appris son expulsion de facto du pays. Voilà un peu plus de six ans, que notre consœur et amie couvrait l’actualité chinoise et asiatique pour l’hebdomadaire français depuis Pékin. Le 31 décembre prochain, la Chine risque de perdre l’une de ses meilleures plumes étrangères. Une expulsion qui, si elle se confirme, témoigne de l'extrême faiblesse de l’Europe dans son rapport à la Chine, et en particulier de la diplomatie française.

 

Le talent est devenu gênant pour le ministère chinois de la sécurité publique. Ce qu’on écrivait en 2012 lors de l’expulsion de la correspondante d’Al Jazeera à Pékin  vaut aujourd’hui pour la correspondante de l’Obs. Outre ses qualités de journaliste, Ursula Gauthier a deux principaux défauts aux yeux du pouvoir Chinois. Elle parle parfaitement le mandarin ce qui reste rare chez les correspondants étrangers. Elle connait surtout très bien la Chine qu’elle fréquente depuis 1979.     

 

Autocritique publique

Comme au bon vieux temps de la révolution culturelle, Pékin demande à notre consœur des excuses publiques pour avoir « offensé le peuple chinois ». Comme souvent en pareil cas, le peuple chinois a les épaules solides, ou alors c'est vraiment que l'Obs cache bien son jeu en matière d'abonnements en Chine. C’est en tous cas un article de l’hebdomadaire datant du 18 novembre dernier qui visiblement a déplu aux autorités. A la suite des attentats du 13 novembre à Paris, notre consœur évoquait les « arrières pensées » du pouvoir chinois en matière de lutte contre le terrorisme, et notamment, suivez-sa plume, concernant le Xinjiang ; le Far West chinois où la journaliste française s’est rendue à plusieurs reprises.

 

Comme d’habitude le premier à dégainer fut le Global Times, suivit par le reste de la presse officielle. Le quotidien nationaliste joue souvent les rôles de porte-flingues du pouvoir contre les médias étrangers. Son édito du 20 novembre reprend "mots pour maux" les éléments de langage de la propagande, et notamment le "double standard" supposé de l’Occident en matière de terrorisme. Le Global Times va surtout inventer des propos de nature à "offenser le peuple chinois" qui n'ont jamais été tenus par notre consœur.
 

Depuis cet article, Ursula a eu trois rendez-vous avec les autorités, et à chaque fois le refrain a été le même. Encore cet après-midi avec ce dernier coup de téléphone de l’International Press Center, l’organisme public dépendant du Ministère chinois des Affaires Etrangères chargé des correspondants étrangers : « La personne m’a dit que si je ne faisais pas amende honorable publiquement, de façon solennelle, à propos de mes actions et de mes paroles erronées qui avaient blessé les sentiments du peuple chinois et si je ne me désolidarisais pas des ONG comme Reporter Sans Frontière, du CPJ ou du Club des Correspondants Etrangers de Pékin qui ont pris ma défense, si je ne faisais pas publiquement des excuses, et bien ma carte de presse ne serait pas renouvelée et je devrais quitter le territoire au 31 décembre. »

 

Reprise en main de la presse étrangère

 

Des excuses publiques ? Une autocritique pour des paroles qui n'ont pas été prononcées et encore moins écrites ? A l'Obs, « on reconnaît très volontiers lorsqu'on fait une erreur factuelle dans un papier. Mais le journal, et notre correspondante, ne présenteront jamais d'excuses pour une analyse », a confié ce vendredi Mathieu Croissandeau à l'AFP. Et le directeur de l'hebdomadaire d'ajouter : « C'est une atteinte inacceptable à la liberté d'informer et c'est une entrave réelle à l'exercice du métier de journaliste en Chine. »

 

Une inquiétude partagée par Ursula que nous avons eu sur l'antenne de RFI cet après-midi : « Il y a une reprise en main de toute la sphère de l'expression publique. Il y avait des avocats très courageux qui s'exprimaient sur les réseaux sociaux, il y avait des journalistes chinois qui avaient l'équivalent de compte twitter en Chine et qui pouvaient diffuser des infos, il y avait des blogguers qui étaient extrèmement lus, extrèmement suivis... Toutes ces personnes ont été mises au pas, toutes ont été enfermées, baillonnées et aujourd'hui semble-t-il c'est au tour de la presse étrangère. C'est surtout pour les journalistes étrangers ici que c'est mauvais signe. Moi je vais pouvoir continuer à écrire librement une fois en France, mais pour tous mes collègues qui restent sur place, cet incident montre qu'ils risquent de subir certainement des pressions quant à leur couverture des évènements qui se passent en Chine. »

 

Qu'est-ce qui a pu motiver ce non renouvellement de visa ? Le Parti communiste chinois c'est un peu comme la psychanalyse, il faut dépasser les premières explications. Le nœud des ennuis, les causes du trouble sont souvent bien plus enfouies qu'on ne le pense dans la tête des responsables de la sécurité publique. Plus tordues aussi parfois... On imagine que les commissaires politiques du PCC avaient notre camarade dans le collimateur depuis un moment. Il faut dire que les correspondants étrangers et notamment français ne sont pas tous à la même enseigne en Chine. Les confrères de Libération, du Monde, et la correspondante de l'Obs sont rarement conviés à déjeuner par les diplomates chinois pour évoquer une visite présidentielle par exemple. Même chose pour les voyages au Tibet ou dans les zones interdites chinoises. Des zones dans lesquelles retournait régulièrement Ursula, mais sans les guides officiels, qu'il s'agisse du Xinjiang ou des plateaux tibétains du Sichuan ou du Gansu.

 

Bonne camarade de reportages, Ursula ne s'est jamais laissée impressionner par les petites frappes envoyées par les autorités locales. Je me souviens notamment d'une visite à la ferme du dissident aveugle Chen Guangcheng dans son village du Shandong. Alors que nous étions repoussés par les sbires chargés de garder l'avocat aux pieds nus, Ursula avait le mandarin très dur envers nos agresseurs qu'elle repoussait à son tour à coups de sac à main (son récit sur son blog C'est du Chinois ).

 

Grandes oreilles chinoises en France


Autre chose qui a pu déplaire à Pekin : L'enquête exclusive publiée il y a un an par l'hebdomadaire français sur les grandes oreilles chinoises plantées au cœur de la banlieue parisienne. Ursula Gauthier n'a pas mis la moindre virgule à cet article, mais ces révélations ont peut-être donné envie de mordre. Le dragon est habitué à manger froid dès qu'il s'agit de vengeance, alors pourquoi ne pas la savourer aujourd'hui accompagnée des bûches glacées du réveillon.

 

Ce qui surprend le plus ici c'est le silence assourdissant des autorités françaises. Car il y a bien des moyens d'agir quand on veut empêcher une expulsion. A Pékin pendant les jeux olympiques de 2008, on parlait beaucoup de la « jurisprudence Huchet ». A-t-elle vraiment existée ? L'histoire dit que ce producteur télé a remué tout Pékin pour obtenir la vingtaine de visas de journalistes nécessaires à la couverture des JO par sa boite de production. Devant le niet des autorités chinoises, le ministre français des affaires étrangères de l'époque, Bernard Kouchner, serait monté au créneau menaçant les autorités chinoises de retirer 20 visas aux journalistes chinois en France. Peine perdue, les cartes de presse des médias chinois tels que CCTV, l'Agence Chine Nouvelle ou du Quotidien du Peuple auraient depuis été remplacées par des...  passeports diplomatiques beaucoup plus difficiles à confisquer. (Actualisation du billet 26.12.2015 : Voir les précisions de Jean-Yves Huchet dans les commentaires à ce billet).


Aujourd'hui la réciprocité n'est visiblement plus à l'ordre du jour. « A Pékin, l'ambassadeur français Maurice Gourdault-Montagne s'est pourtant démené ces dernières semaines auprès des autorités chinoises pour trouver une issue note Sébastien Falleti dans le Point. Mais l'infatigable ancien « sherpa » de Jacques Chirac s'est heurté à un mur, tout comme les ambassadeurs européens. » Il faut dire que la "diplomatie économique" de Manuel Valls est passée par là. « Laurent Fabius, lui, fait profil bas. Le ministre des Affaires étrangères a fait de la coopération économique et commerciale la pierre angulaire de sa politique chinoise depuis qu'il est au Quai d'Orsay, mettant les critiques sur les droits de l'homme en sourdine. »

 

Petits efforts, maigres effets. « Nous n'allons pas à la confrontation, avec la Chine nous préférons la persuasion » me confiait mercredi une source proche du ministre français des affaires étrangères. Autant tenter de persuader un mur ! Même surprise ce vendredi en lisant le communiqué pour le moins sybillin du Ministère des Affaires Etrangères (ci-dessous) avec une ligne pour les regrets et une autre pour les grands principes. Mais rien qui ne condamne à aucun moment la décision chinoise :

"CHINE - NON RENOUVELLEMENT DU VISA DE MME URSULA GAUTHIER, CORRESPONDANTE DE L’OBS EN CHINE
Nous regrettons que le visa de Mme Ursula Gauthier n'ait pas été renouvelé. 
La France rappelle l'importance que les journalistes puissent exercer leur métier partout dans le monde. "

 

« L'atmosphère devient irrespirable »    


Paris peut accueillir la Cop21 et en sortir avec un accord, mais n'est plus capable de défendre les journalistes français en Chine. Dommage, car quand la Chine sera la première puissance économique mondiale, elle saura qu'elle peut tout se permettre avec la France. Et on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Pour revenir à l'épisode Chen Guangcheng évoqué ci-dessus, nous etions en février  2011 ; autre époque autre moeurs, le ministre des Affaires étrangères s'appelait Alain Juppé et l'institution avait fortement et publiquement pris la défense des journalistes agressés.  

 

"Grande sœur" des journalistes francophones à Pékin, depuis 2012 Ursula Gauthier organisait régulièrement des « apéros francophones ». Une manière d'introduire les derniers arrivants à la vie pékinoise, une manière aussi de se serrer les coudes dans un monde de correspondants dominé par les anglo-saxons aux titres prestigieux et aux bureaux pléthoriques.


Défendre une juste et pleine couverture de la Chine dans des médias français qui voient encore l'Asie comme la partie exotique de l'actualité mondiale, c'était aussi l'engagement de notre camarade. Tout cela évidement avec le sourire. Malgré les attaques ad hominem dont elle a fait l'objet ces dernières semaines, malgré le fait d'avoir dû annuler son retour en France pour Noël chez sa mère au dernier moment, Ursula  plaisantait encore au téléphone tout à l'heure sur le fait qu'elle devra probablement passer son réveillon du 31 à l'aéroport.


Un moral à toute épreuve et un solide sens de l'humour qui n'empêchent pas de se poser des questions quand on quitte un pays aimé et qu'on n'est pas sûr de pouvoir retrouver : «  J'ai passé en Chine dix ans de ma jeunesse, puis six années qui comptent parmi les plus riches de ma carrière de journaliste, partir n'est donc pas pour moi quelque chose de joyeux. En même temps l'atmosphère devient irrespirable ici, et cela à tous les points de vues. Il y a le smog, le brouillard de pollution qui asphixie les villes chinoises dont Pékin. Et puis il y a la fermeture progressive de tout ce qu'on pouvait faire et qu'on ne peut plus. La Chine se referme et donc, d'une certaine manière, ce qui m'arrive est peut-être une bonne chose, peut-être en attendant des jours meilleurs »

 

 

 

 

A Lire ailleurs :

 

25.12.2015 RFI "La Chine va expulser la journaliste française Ursula Gauthier"

 

25.12.2015 Le Monde "La Chine confirme l'expulsion de la correspondante de 'l'Obs' à Pékin" 

 

25.12.2015 France Inter "La Chine va expulser une journaliste française"

 

25.12.2015 Tagblatt "Franzosische Journalistin muss aus China ausreisen"

 

25.12.2015 AFP "La Chine expulse une journaliste française en poste à Pékin"

 

25.12.2015 Les Echos "L'Obs juge "inacceptable" l'expulsion de sa correspondante en Chine" 

 

25.12.2015 Radio Chine Internationale "Pourquoi Ursula Gauthier n'a pas pu faire renouveler sa carte de presse en Chine ?"

 

26.12.2015 RFI "Une Chine pas très nouvelle sur la liberté de la presse"

 

26.12.2015 Washington Post "China expels French Journalist for Terrorism coverage" 

 

26.12.2015 FT "China expels French journalist"

 

26.12.2015 RFI "Pressure mounts on French governement as China confirs reporter's expulsion"

 

26.12.2015 L'Express "La Chine expulse une journaliste français en poste à Pékin depuis six ans"

 

26.12.2015 AP "French journalist Ursula Gauthier reacts to China expulsion order"

 

26.12.2015 Radio Canada "Une journaliste française sera expulsée pour un reportage" 

 

26.12.2015 VOA "China Decision Will Force French Journalist To Leave Country"

 

26.12.2015 NHK "China to expel French journalist"

 

26.12.2015 Mundo "Periodista francesca considera 'absurda' su expulsion de China"

 

27.12.2015 France24 "French Journalist in China accused of supporting terrorism, threatened with expulsion" 

 

27.12.2015 AP "French journalist "forced out of Beijing" over reporting"

 

27.12.2015 L'Obs "Expulsion de notre correspondante : La réaction bien trop timide de la France"

 

27.12.2015 AFP "French Journalist facing expulsion 'champion' of terrorism"

 

28.12.2015 Le Monde "Chine: Une expulsion inadmissible" 

 

9 Comments

Aujourd’hui, la France est par trop affaiblie pour que cette journaliste puisse être réellement soutenue. L’état calamiteux de notre économie, le délabrement de nos entreprises, la déliquescence de notre système politique augmenté d’un climat de guerre civile larvée limite l’intérêt que l’on pourrait porter à ce genre de cause. Au lieu de porter leur attention à des pays étrangers donc souverains, beaucoup seraient mieux inspirés à se rendre à Garges les Gonesses, à Ivry ou dans les quartiers nord de Marseille ? C’est là que se pose l’avenir des libertés.
Oui la Chine a bien fait de mettre cette journaliste dehors! Imaginez qu'un journaliste chinois tienne de tel propos défendant le Daesh vis à vis du public français après l’attaque de Charlie Hebdo en janvier ou le 13 novembre à Paris! Qu’est ce que Madame Ursula Gauthier veut? la paix en Chine? non! les chinois, y compris les 56 minorités font plus confiance à leur gouvernement qu’à cette dame et ses semblables. Elle veut le bonheur du peuple chinois? hélas non! elle en est incapable. Ce n’est pas avec des gens comme elle que la Chine a réussi à se hisser au rang de deuxième puissance économique du monde durant ces 30 dernières années. Alors elle veut informer le public français? c’est là le problème. D’année en année, de décennie en décennie, une certaine presse française parle toujours de la Chine de cette façon très subjective. ce n'est d'autre que du lavage de cerveau. Alors, assez, ça suffit !!!
How could she write the articles without visiting Xinjiang? Since she can report from Paris, she does not need to stay in China.
J'ai supprimé "belle", j'espère que cela vous donnera envie d'aller plus loin :)
"Noël est décidemment une belle saloperie"... Un glissement inutile qui m'a empêché d'aller plus loin dans la lecture de l'article.
Très bon article de fond sur cette actualité. Quelle drôle d'idée pour régler un problème d'en supprimer les observateurs... C'est malheureusement récurrent en Chine (des dizaines d'incidents et d'expulsions de journalistes étrangers rapportés par le FCCC depuis une dizaine d'années). Ca m'est arrivé en 2010: non-renouvellement de mon visa de presse. Très dur à digérer, alors que j'adore aussi ce pays dont j'apprends la langue depuis 1988. Et encore, sans subir cette campagne de dénigrement et de menaces qu'a eue Ursula Gauthier ! Je compatis. Mais je préfère voir dans cette expulsion un grand hommage, un tapis rouge: la reconnaissance qu'elle a bien fait son travail ! «Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » (A. Londres). C'est ce qu'elle a fait, ça n'a pas plu apparemment... Bravo et merci Ursula.
Merci Jean-Yves et Francis pour ces précisions.
Bonjour Je partage tout à fait votre analyse, mais je voudrais y apporter une précision. Mon affaire avec les autorités chinoises date de 2009, et elle est très similaire à celle d'Ursula. J'avais cette année là produit pour notre société, HIKARI Productions, dument accréditée à Pékin, "Tian Anmen, la mémoire interdite", un documentaire pour France Télévisions. Il n'avait, vous en vous doutez, pas eu l'heur de plaire aux autorités chinoises. J'avais été plusieurs fois convoqué au Ministère des Affaires Etrangères, et très clairement menacé de non renouvellement de mon accréditation, et donc de mon visa. Seulement, à l'époque, un formidable diplomate gérait à Paris la direction Asie-Océanie du Quai : Paul Louis-Ortiz, paix à son âme, qui s'est emparé de cette affaire. Il a persuadé son ministre, Kouchner et donc notre Ambassadeur, Hervé Ladsous, de renvoyer un message très clair à Pékin : si j'étais viré, deux "journalistes" de Xinhua seraient immédiatement priés de quitter Paris. Mon visa a été renouvelé. Je suis parti de Chine, à regret mais de mon plein gré, courant 2010. Mon affaire remonte à six ans à peine. C'était une époque où notre diplomatie osait encore de temps à autres la fermeté dans ses relations avec la Chine : j'ai bien peur que ces temps soient définitivement révolus ... Très confraternellement, Jean-Yves HUCHET
Vrai pour l'intervention de Kouchner, j'étais intervenu en ce temps là pour faire le lien.

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