Lou Ye absent du générique pour son retour sur les écrans chinois

Voilà neuf ans que les cinéphiles chinois trépignaient d’impatience. Le nouveau film de Lou Ye est à l’affiche ce vendredi à Pékin. Sélectionné dans la catégorie « un certain regard » à Cannes, « Mystery » signe le retour officiel de Lou Ye en Chine. Son dernier film présenté sur les écrans chinois remonte à 2003. Cette fois « Mystery » a obtenu l’aval du bureau du cinéma, ce qui n’a pas  empêché les censeurs d'éxiger des coupes sur certaines scènes. Fâché, le réalisateur a supprimé son nom du générique 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le cinéma peut parfois tourner à l'incident diplomatique. On n'y est pas encore,  mais il y a de l’eau sur la pellicule, c’est le moins qu’on puisse dire, entre le bureau du cinéma de Pékin et le Centre National de la Cinématographie à Paris. Difficile aujourd'hui de dire pourquoi les autorités chinoises ont changé d'avis sur le dernier film de Lou Ye. Elle se sont peut-être inspirées de son titre ; « Mystery ». Selon le réalisateur (voir interview plus bas), les exigences du bureau de la censure restent pour le moins enveloppées de mystère.
 

Journal d’une mère de famille trompée

 
Outre les modifications exigées sur certaines scènes, les autorités chinoises ont ainsi fait savoir qu’elles retiraient leur demande de coproduction avec la France. « Ils ont validé la coproduction en juillet, ensuite la partie chinoise est revenue dessus de manière unilatérale, ce qui est interdit par le traité » souligne la coproductrice française Kristina Larsen des Films du lendemain.
 

   Conférence de Presse de lancement à Yungong Yishan Pékin, le 15 octobre 2012. Photos SL

 
« Mystery » s’annonçait pourtant comme un retour à la lumière du réalisateur maudit par la censure. En 2006, terrible perte de face pour le bureau du cinéma de Pékin ! Lou Ye ose présenter sa Jeunesse Chinoise sans autorisation à Cannes. Fous de rage, les censeurs lui suppriment sa carte professionnelle pendant cinq ans. Fort heureusement, cela n’empêche pas de tourner grâce aux coproductions avec l’étranger et en l’occurrence ici avec la France. Ces partenariats hors des frontières constituant une vraie bouffée de liberté pour les cinéastes indépendants chinois confrontés à l'arbitraire de la propagande.   
 

Le retour de Lou Ye sur les écrans chinois RFI 19 octobre 2012 by Stéphane Lagarde

 
 
Le scénario est basé sur le web journal d’une mère de famille trompée.
 
Synopsis : Jie est mariée avec Yongzhao. Elle le surprend un jour entrant à l’hôtel avec une jeune fille. Le corps de cette dernière sera retrouvé plus tard sur le bord d’une autoroute. Le policier chargé de l’enquête refuse de croire à l’accident.
 
Avec ce thriller, Lou Ye réussit une fois de plus un magnifique portrait de ces jeunes adultes chinois perdus dans les déserts affectifs urbains ou quand une double vie finit par devenir pousse au crime : "Quand on n’est pas content de ce qui arrive dans sa vie, on s’en fabrique une autre. En Chine, il existe de multiples formes de dédoublement de personnalités face à la réalité" disait Lou Ye à Cannes au printemps dernier. La classe moyenne aisée en Chine ressemble à celle des grandes villes occidentales, avec toutefois quelques particularités dans ce cadre globalisée. On roule ici en berline allemande, on fait la fête dans les clubs branchés, mais on aimerait avoir un fils que la politique de l’enfant unique n’a pas autorisé.
 

Photos nouveaux studios Lou Ye Pékin septembre 2012. Photos SL

 
C’est à devenir fou et le fou n’est pas celui qu’on croit. Le marginal non plus d'ailleurs. Le meurtrier du chiffonnier dans le film est un  père de famille qui tue à coups de pelles, avec un acharnement à s’en éclabousser le visage. Les coups de pelles ont été limités à deux, "nous avons dû modifier la scène sinon le film ne sortait pas" explique Lou Ye.  Les agents de la propagande auraient probablement préféré un meurtre plus doux affirme la productrice et représentante d’Unifrance pour la grande Chine, Isabelle Glachant
 

Isabelle Glachant, la censure n'est pas que politique 15 octobre 2012 by Stéphane Lagarde

 

Crise morale

 
Qu’est ce que peut reprocher la censure à un thriller ? Ben peut-être ça justement, le fait que la folie et le manque d’humanité puisse gangréner cette société harmonieuse qui n’a jamais existé à part dans les slogans du parti. Non assistance à personne assassinée. Toute la Chine se souvient encore de la mort dans l’indifférence générale il y a un an de la petite Yue Yue sur le marché de Foshan (sud). C’était le 13 octobre 2011, la  fillette âgée de 2 ans a été percutée par un van, qui loin de lui porter assistance a fait marche arrière pour l’achever, suivit par deux autres véhicules. La scène filmée par les caméras de surveillance dure 6 minutes. 18 témoins vont passer à côté de la fillette sans s’arrêter . Certains repenseront forcément à Yue Yue en voyant « Mystery ». Le film a été tourné à Wuhan dans le centre du pays. Une mégalopole enveloppées par le brouillard des eaux du Yangtze, comme c'est le cas pour de nombreuses villes plantées sur les rives du plus long fleuve d'Asie. La caméra s'envole et survole des êtres écrasés par le décor. Grimpée sur un avion miniature, l'oeil de Lou Ye filme les façades des immeubles avant de se retourner vers le sol. A ne pas manquer, c'est l'un des plus beaux crescendos du film, la  magnifique scène du terrain vague où va être découvert le corps de l'une des victimes. Il pleut sur Wuhan. Il pleut quasi sans discontinuer d'ailleurs et la pluie finit par glacer les âmes. Car c’est aussi une société en pleine crise morale que montre le réalisateur, ce qui forcement déplaît aussi aux censeurs.
 

 Bande annonce "Mystery"
 
 
Concernant la coproduction, il est donc difficile de dire aujourd’hui si la partie française pourra bénéficier ou non des aides à la distribution lors de la sortie du film en France en mars prochain. « Si les chinois décident d’annuler leur demande de coproduction, ils doivent en informer au préalable le CNC souligne Kristina Larsen. » Depuis maintenant trois semaines, le CNC demande des explications au partenaire chinois, mais pour l’instant, pas de réponse. « On ne s’est pas acharné pour avoir des explications poursuit la coproductrice française, on voulait d’abord laisser Lo Ye préparer sa sortie en Chine ». Si elle maintient l’annulation de sa demande de coproduction, la partie chinoise doit motivée sa décision auprès du CNC qui jugera si elle est recevable ou non.Le bureau du film à Pékin aurait déjà fait savoir à la production chinoise que la demande de coproduction avait été déposée tardivement sur le tournage et donc hors délais. Mais dans ce cas, pourquoi avoir donné son accord en juillet ?

 

 Lou Ye sur scène lors de la conférence de presse du film le 15 octobre 2012. Photo SL
 
 
En attendant, malgré les coupes les cinéphiles chinois se pressent dans les salles. Les fondus au noir sur certaines scènes n'enlèvent rien à la beauté solaire de Hao Lei et à l'ensemble du film, peut-être l'un des plus accompli du réalisteur. Les spectateurs français qui découvriront "Mystery" pour la sortie française en mars prochain auront bien de la chance de voir l'intégralité de ce grand moment de cinéma sublimé par la musique de Zhao Ze. Le groupe est venu de Canton électriser l'assistance avec un zheng électrique (cithare sur table) pour la conférence de lancement. Lou Ye prépare lui déjà son prochain film. « C’est une adaptation d’un livre publié et déjà en librairie, afin de ne pas avoir de problèmes » confie le réalisateur dans un sourire.
 
 
 

LOU YE « On ne sait jamais ce que pensent les censeurs »

 
Lou Ye dans ses nouveaux studios à Pékin. Photo SL 14 septembre 2012
 
 
 
« Mystery » a été présenté à Cannes dans son intégralité avec l’aval du bureau du cinéma, pourquoi ce revirement de la part de la censure ?
 
LY/ Le film a obtenu toutes les autorisations des autorités chinoises en mai dernier. Ensuite nous avons été au Festival de Cannes et 41 jours avant le jour de la sortie en Chine, ils nous ont soudainement demandé de faire des changements. On ne sait toujours pas pourquoi. D’abord, ils n’ont pas voulu qu’on inscrive la mention « coproduction avec la France » au générique. Deuxièmement, ils nous ont demandé de modifier certaines scènes. Nous avons été très surpris. C’était un peu plus d’un mois avant la sortie en Chine (ndlr. ce vendredi 19 octobre). Vous imaginez combien l’équipe du film a pu être nerveuse en apprenant la nouvelle. J’ai alors décidé de publier les demandes de la censure sur mon weibo (ndlr. Twitter chinois).
 
Pourquoi les autorités chinoises ne veulent plus entendre parler de « coproduction avec la France » sur ce film ?
 
LY/ Je n’ai pas la réponse malheureusement. Nous avons aussi posé la question sachant que les autorités avaient déjà donné leur aval à cette coproduction. Pourquoi ce revirement de dernière minute, on n’en sait rien. On leur pose la question mais ils ne nous répondent pas. Moi je tiens en tous cas à ce que toutes ces négociations (ndlr. avec les autorités chinoises) soient transparentes, c’est pourquoi j’ai décidé de communiquer sur internet. S’ils ne veulent pas de la coproduction avec la France, il faut qu’il contact le CNC (ndlr. Centre National de la Cinématographie en France). Ce n’est pas moi qui peut décider seul de mon côté. Deuxièmement,  l’intégralité du film a eu l’aval du bureau de la censure donc ils doivent respecter leurs propres règles. On ne peut pas  changer comme ça au dernier moment.
 
Vous aviez déjà rencontré des difficultés avec « Palais d’été » à Cannes. Le bureau de la censure avait donné son accord puis était revenu sur sa décision
 
LY / C’est un peu la même chose que pour Palais d’Eté effectivement, sauf que là le film sort quand même en salle. A l’époque, 3 mois après le festival j’ai été brutalement interdit de tourner des films en Chine pendant 5 ans. Donc cette année à Cannes des journalistes m’ont demandé en rigolant si j’étais vraiment sûr d’avoir obtenu l’autorisation ? J’ai répondu qu’à moins d’un changement de dernière minute, j’avais bien les autorisations. C’était une blague et je n’ai pas pensé que cela pouvait de nouveau arriver.
 
Il ne faut plus être sélectionné à Cannes,  ça porte malheur…
 
LY / La prochaine fois je ferais attention (rires)
 
Vous êtes courtisé par les producteurs du monde entier, est-ce que vous vous considérez toujours comme un cinéaste indépendant ?
 
LY/  En Chine si tu n’es pas indépendant tu n’as pas de problèmes, donc oui vu les problèmes qu’on a aujourd’hui je me considère encore comme un cinéaste indépendant. La dernière fois que j’ai pu montrer un de mes films en Chine c’était il y a dix ans (ndlr. Purple Butterfly 2003). Il y a une grosse attente du public, donc je trouve que cet incident est très regrettable
 
Qu’est-ce qui inquiète les autorités ?
 
LY/ Je ne sais pas de quoi les autorités ont peur. Sur mon weibo j’ai écris : ‘N’ayez pas peur des films, ce n’est que du cinéma. Ce n’est pas grave’. Déjà les autorités chinoises sont très fermées. La situation du marché du film ici est très inquiétante pour les indépendants. Mon film est sorti à l’étranger, mais ce sont encore une fois les spectateurs Chinois qui vont payer les pots-cassés. C’est incompréhensible !
 
Quelles sont les coupes qui ont été demandées ?
 
La scène du meurtre du chiffonnier par exemple. Le chiffonnier est tué à coup de pelle. La censure a dit d’accord mais s’il reçoit deux coups de pelle seulement ?! Deux coups de pelles sinon le film ne peut pas sortir !! C’est absurde ! En même temps, pour les cinéastes cette absurdité est familière. J’ai l’impression qu’on est revenu 20 ans en arrière. Depuis 20 ans, c’est comme ça la Chine : On ne sait jamais ce que pensent les censeurs
 
Quels sont vos projets ?  

LY/ Je travaille sur mon nouveau film, on est entrain de terminer le casting. C’est un film adapté d’un roman déjà publié (rires). On a eu l’autorisation de tournage, tout se passe bien pour l’instant. J’espère qu’il n’y aura pas une nouvelle histoire avant la sortie. Comme je vous l’ai dis le plus gros problème, c’est qu’on ne sait jamais ce que pensent les censeurs.