La Corée du Nord, nouvel eldorado ou cauchemar pour les entreprises chinoises

 

Jang Song-taek a rencontré ce vendredi les dirigeants chinois à Pékin. L’oncle de Kim Jong-un décrit comme le « régent » du régime, repart demain samedi à Pyongyang après une semaine passée en Chine. Poussé par Pékin, Pyongyang multiplie les signes d’ouvertures à l'égard des investisseurs. Mais qu’en est-il réellement sur le terrain ? Témoignages contrastés de deux entrepreneurs chinois qui ont voulu tenter l'aventure dans le pays le plus fermé de la planète 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  

 

Pékin ne lâche pas le voisin nord-coréen ! Nous allons poursuivre nos discussions concernant les zones économiques spéciales et les investissements chinois en Corée du Nord a laissé entendre ce vendredi le Premier ministre Wen Jiabao au sortir de son rendez-vous avec l’un des hommes clé de Pyongyang considéré ici comme un partisan des réformes dont le Nord a besoin pour sortir de son isolement.
 
 « Pendant de nombreuses années, le camarade Jang Song-taek a beaucoup travaillé pour développer l’amitié et les relations de bon voisinage entre la Chine et la Corée du Nord » a fait savoir Hu Jintao. Le président chinois en a profité pour renouveler l’engagement de la Chine à soutenir une économie nord-coréenne dévastée.
 
Cette visite intervient alors que depuis plusieurs semaines, Pyongyang multiplie les promesses de réformes. Quelque chose a changé à Pyongyang notent ainsi de nombreux analystes (cf.  Le limogeage du chef des armées Ri Yong-ho, il y a un mois). Mais pour les entreprises chinoises sur le terrain, les avis sont contrastés. Y a-t-il un réel appel d’air de l’autre côté du Yalu, le fleuve qui marque la frontière entre les deux pays ? La Corée du Nord peut-elle emprunter le même chemin que la Chine il y a plus de trente ans quand Deng Xiaoping décidait d’ouvrir l’économie chinoise au « socialisme de marché » ? 
 
 

Huang Jianbo « Les investisseurs étrangers qui aiment vraiment le pays pourront se marier avec des nord-coréennes » 

  

A ces questions Huang Jianbo répond oui sans hésiter. Monsieur Huang a des raisons d’y croire, il est président de l’association d’amitié des entrepreneurs sino nord-coréens et il s’apprête à ouvrir une usine d’ampoules basses consommation dans la région de Pyongyang. La Corée du Nord a déjà reçu un peu plus de 300 millions de dollars d’investissements directs d’une centaine d’entreprises chinoises, principalement dans l’agroalimentaire, la médecine, les exploitations minières, l’industrie légère, la chimie et le textile (Reuters

 

Que propose la Corée du Nord pour attirer les investisseurs chinois ?

 
HJ / « Depuis le 28 juin dernier, la Corée du Nord a publié des nouvelles mesures concernant les investissements étrangers dans le pays. C’est un document que Kim Jong-un a envoyé à toutes les entreprises nord-coréennes qui signent des accords de coopérations avec des partenaires étrangers. On reste dans un système d’économie planifiée, mais ce n’est plus le gouvernement nord-coréen qui fournit directement les plans de productions aux entreprises d’Etat qui travaillent avec les étrangers. Une entreprise sino nord-coréenne peut ainsi aujourd’hui décider du prix de vente de ses produits ainsi que de sa stratégie marketing, exactement comme les entreprises publiques en Chine, ce qui n’est pas le cas encore pour les entreprises locales. »
 

Y a-t-il d’autres signes d’ouverture ?

 
HJ / « Le fait de vouloir attirer les investissements étrangers est déjà un signe d’ouverture vous ne trouvez pas ? Et puis, il y a aussi l’ouverture vers l’extérieur. De en plus de nord-coréens vont travailler à l’étranger. La Corée du Nord envoie aujourd’hui des ouvriers sur les chantiers de constructions en Angola, au Koweït etc. En Chine, c’est plutôt dans les usines textiles. De très nombreux nord-coréens travaillent aujourd’hui dans la province du Dongbei (ndlr. Nord-est de la Chine à la frontière avec la Corée du Nord). Et puis il  y a aussi toute une série de petits investissements dans les services. Un grand hôtel géré par les nord-coréens vient d’ouvrir dans la province du Liaoning (nord est chinois), il y a aussi de plus en plus de restaurants nord-coréens à Pékin. »  
 

Quelles sont les contraintes pour les entreprises chinoises en Corée du Nord ?

 
HJ / « Nous avons d’abord des difficultés à communiquer. Les télécommunications en Corée du Nord sont encore très fermées. Ils nous donnent des téléphones portables en arrivant, mais pour les investisseurs cela reste difficile de joindre des gens sur place et surtout à l’extérieur. On ne peut pas aller sur internet quand on veut. Le réseau est accessible uniquement dans les bureaux. Il faut aussi faire attention à ce qu’on dit. Les nord-coréens ont un grand sens de la fierté nationale. En travaillant avec eux, il faut faire attention à ne pas les blesser. »
  

Quel est selon vous la principale motivation à investir en Corée du Nord ?

 
HJ / « Il y a de très nombreux avantages à investir en Corée du Nord. Le pays s’ouvre de plus en plus et je répondrais en plaisantant qu’il ne s’agit pas que d’une ouverture économique. Le président Kim Jong-un n’a t-il pas déclaré récemment que les investisseurs étrangers qui aiment vraiment le pays pourraient se marier avec des Nord-coréennes ? » 
 
 
 

Un cadre anonyme du groupe Xiyang « La Corée du Nord est un Etat voyou » 

 
 

Cette vision enthousiaste n’est pas partagée par un cadre du groupe Xiyang joint ce vendredi au téléphone. Ce dernier a préféré rester anonyme en raison des « pressions » dit-il. Il décrit un véritable « cauchemar » vécu par ce consortium spécialisé dans l’extraction du fer et la production d’engrais chimique, basé à Haicheng dans la province du Liaoning au nord-est de la Chine. Le groupe chinois a signé avec son partenaire nord-coréen en 2004 pour la construction d’une usine de fer dans la région d’Onjin au sud-est de Pyongyang. En 2007, l’usine est terminée. 150 ingénieurs et techniciens chinois sont envoyés sur place. Le groupe embauche 500 ouvriers nord-coréens. Au total, 30 millions d’euros sont investis, c’est l'un des plus gros investissement chinois en Corée du Nord à ce jour affirme notre source. En avril 2011, la production est lancée mais les réjouissances sont de courte durée. Cinq mois plus tard, tout s’arrête ! La partie coréenne aurait rompu unilatéralement le contrat à en croire les Chinois, exigeant le reversement de 10 % du produit de la vente contre 4 % auparavant. Le loyer, les factures d’électricité et d’eau explosent ! La plupart des salariés chinois sont alors rapatriés. En mars dernier, les 10 cadres restés sur place sont expulsés à leur tour. Xiyang réclament aujourd’hui 45 millions d’euros de dommages et intérêts à son partenaire nord-coréen selon notre témoin. L’un des plus grands fiascos du partenariat sino nord-coréen.

 

Quand avez-vous décidé d’investir en Corée du Nord ?

 
« Tout a commencé en 2004 quand l’Etat a encouragé les investissements à l’étranger. Nous sommes donc allés là-bas. Les Nord-coréens n’avaient alors que des réserves de magnésite dans la montagne et nous avons amené tout l’équipement. Cela fait plus de 10 ans que nous sommes spécialisés dans l'extraction de la poudre de fer. Les ouvriers nord-coréens ne connaissaient rien à l’époque. Quand nous sommes arrivés, ils ne savaient même pas conduire un chariot élévateur, ni forger des pièces détachées. Nous avons envoyé nos meilleurs techniciens et on leur a tout appris ! On a construit l’usine de traitement des minerais, on a commencé à produire et en juin 2011 ils ont commencé à chasser tous les employés chinois. Ces derniers ont raconté qu’ils avaient été menacés par des fusils et contraint à partir. Ils les ont transporté à Sinuiju (ndlr. Ville nord-coréenne à la frontière chinoise).  Notre entreprise a envoyé un bus pour aller les chercher. »  
 

Pourquoi ce revirement de la part de votre partenaire ?

« Les Nord-coréens ont rompu unilatéralement le contrat. Au début, quand nous avons décidé d’investir ils nous avaient sorti des documents qui semblaient officiels, et on leur a fait confiance. On avait alors des conditions douanières et tarifaires favorables, comme lorsque les gouvernements locaux en Chine souhaitent attirer des investissements. Tout cela a été remis en cause ! Evidemment ils font attention à ne laisser aucune trace écrite. Aucun accord d’indemnisation n’a été signé, toutes les promesses ont été faite par oral. » 
 

A combien estimez-vous vos pertes ?

 
« Nous avons perdu les 30 millions que nous avons investi, mais aussi toutes les équipements que nous avons amené là-bas, les infrastructures que nous avons construites, les dépenses en eau, en électricité... Aujourd’hui notre entreprise rencontre de grandes difficultés et nous ne pouvons plus investir en Chine. La Corée du nord a rompu l’accord unilatéralement, ils ont relâché nos employés, mais l’usine, les équipements… On a tout perdu ! Ils ont même vendu les 30 000 tonnes de poudres de fer et on a rien perçu. Selon eux, nous devons accepter les nouvelles conditions qu’ils nous proposent. Mais si on accepte ce nouveau contrat,  de toute façon,  on perd de l’argent. » 
 

Etes-vous les seuls à avoir rencontré ce genre des difficultés en Corée du Nord ?  

 
« Les entreprises qui investissent en Corée du nord sont rarement gagantes. Les groupes Qinghua et Huoying (consortiums miniers chinois) ont également des projets en Corée du Nord. Ils ont perdu moins que nous, mais ils sont quand même perdants. D’après ce que j’ai entendu,  ils ont un manque à gagner de 50 millions de yuan (6,3 millions d’euros). Nous sommes probablement, l’entreprise chinoise qui a le plus investi en Corée du Nord. »
 

Quelles étaient les conditions de travaille sur place avant votre expulsion ?

 
« Les employés chinois sont enfermés dans l’usine. On ne peut pas sortir du complexe. Tout contact avec les Nord-coréens est interdit. La police surveille l’usine. Aller travailler en Corée du nord, c’est un peu comme entrer en prison. Il n’y a pas de liberté. On ne peut pas regarder la télé, j’ai l’impression que les gens qui reviennent de là-bas sont un peu abrutis. Presque tous les employés demandent à rentrer en Chine au bout d’un an. On n’a même pas de téléphone, psychologiquement, c’est difficilement supportable. »
 

Pensez-vous pouvoir retourner en Corée du Nord ?

 
« Nous avons fait des efforts pour communiquer avec la Corée du Nord. Nous avons multiplié les recours pas voie juridique, mais rien n’a marché ! La Corée du Nord est un état voyou (…) Tous les documents de coopération ont été signés au nom du gouvernement central. »
 

Les dirigeants nord-coréens ont fait allusion a la nécessité de réformer l’économie, est-ce le signe que les choses évoluent ?

 
« Même si on dit que ‘l’économie à la base détermine les structures en haut‘, en Corée du Nord c’est la politique qui détermine l’économie. Donc,  je ne crois pas que la Chine pourra pousser l’économie nord-coréenne à s’ouvrir ».
 
 

Actualisation 6 septembre 2012. Pyongyang a vivement contesté la version des faits livrés par le groupe minier Chinois via l'agence offcicielle KCNA. Une version également contestée par d'autres entrepreneurs chinois qui travaillent régulièrement avec la Corée du Nord Cf. reportage RFI du 06.09.2012 La Corée du Nord réagit face aux attaques d'un groupe minier chinois

China-Korea Tensions Rise after Failed Venture NYT 20.10.2012